Par Shannon Howard
Dans un contexte mondial marqué par des chocs multiples, allant de l'instabilité climatique à la multiplication des conflits et aux perturbations commerciales, la réalisation d'un monde sans faim est plus urgente et complexe que jamais. Le Programme alimentaire mondial est en première ligne pour répondre à l'insécurité alimentaire croissante, mais les besoins humanitaires dépassent constamment les fonds disponibles. Pour lutter contre la faim dans le monde, il faut non seulement davantage de ressources, mais aussi des collaborations plus intelligentes et plus efficaces. Aucune organisation ne peut à elle seule relever les défis liés à la sécurité alimentaire et nutritionnelle. La communauté internationale du commerce agroalimentaire apparaît comme un acteur clé dans la réalisation de l'objectif « Faim zéro » : près d'une kilocalorie sur quatre traversera les frontières internationales au cours des dix prochaines années. Cependant, face à une population mondiale croissante, il est difficile de garantir l'approvisionnement alimentaire tout en respectant l'environnement et les populations locales des pays producteurs.
Pour renforcer la sécurité alimentaire mondiale dans le contexte turbulent actuel, nous devons relier tous les maillons de la chaîne d'approvisionnement alimentaire. La Genève internationale, avec sa concentration unique d'agences humanitaires, de professionnels du commerce, d'experts politiques et d'entreprises spécialisées dans les matières premières, offre une plateforme idéale pour renforcer les partenariats et les alliances.
Pour renforcer la sécurité alimentaire mondiale dans le contexte turbulent actuel, nous devons relier tous les maillons de la chaîne d'approvisionnement alimentaire. La Genève internationale, avec sa concentration unique d'agences humanitaires, de professionnels du commerce, d'experts politiques et d'entreprises de matières premières, offre une plateforme idéale pour renforcer les partenariats et les alliances. Il est urgent d'explorer et de renforcer des partenariats fondés sur des principes qui tirent parti de l'expertise unique des acteurs publics et privés tout au long de la chaîne d'approvisionnement alimentaire.
Genève, plaque tournante du commerce et du dialogue agroalimentaires
Genève occupe une position stratégique dans le commerce mondial des produits agroalimentaires. La Suisse est l'un des principaux centres mondiaux de négoce de matières premières, en particulier pour les céréales et autres produits agricoles. Actuellement, plus de 900 sociétés de négoce de matières premières sont basées en Suisse, la majorité d'entre elles étant regroupées à Genève et dans ses environs, avec environ deux tiers de toutes les sociétés suisses de négoce de matières premières situées dans la région du lac Léman. L'empreinte économique de ce secteur est significative : il représente environ 4 à 5 % du PIB suisse. Dans le canton de Genève, on estime que les sociétés de négoce de matières premières contribuent à hauteur d'environ un cinquième des recettes fiscales locales, ce qui souligne leur rôle important rôle dans l'économie régionale.
Cette concentration d'expertise dans le domaine du commerce agroalimentaire fait de Genève non seulement un centre financier, mais aussi un pôle de connaissances pour les flux alimentaires mondiaux. Environ 22 % du transport mondial de matières premières est géré par la région du lac Léman. Avec environ un tiers du pétrole brut mondial négocié via la Suisse, le pays joue également un rôle important sur les marchés des céréales, du sucre, du café et du cacao.
Il existe toujours un manque de dialogue entre la communauté des négociants en matières premières de Genève et la communauté humanitaire. Combler ce manque de dialogue et rapprocher ces deux communautés pourrait peut-être constituer une étape vers de nouvelles approches pour éliminer la faim dans le monde.
Genève internationale, en tant que centre de dialogue multilatéral sur les questions humanitaires et de développement, offre des opportunités uniques pour des discussions intersectorielles, le partage des connaissances et le renforcement des capacités. La présence de négociants en matières premières aux côtés des agences des Nations Unies à Genève est un atout unique. Elle offre aux décideurs politiques et aux acteurs humanitaires l'occasion de rencontrer des négociants en matières premières et de trouver des solutions dynamiques aux crises humanitaires et à la sécurité alimentaire. Pourtant, le dialogue entre la communauté des négociants en matières premières de Genève et la communauté humanitaire fait toujours défaut. Combler ce manque de dialogue et rapprocher ces deux communautés pourrait peut-être constituer une étape vers de nouvelles approches pour éliminer la faim.
Partenariats tout au long de la chaîne d'approvisionnement
Le Programme alimentaire mondial (PAM) gère la plus grande chaîne logistique humanitaire au monde, couvrant l'approvisionnement, le transport, le stockage et la livraison finale dans plus de 120 pays. Rien qu'en 2024, le PAM a acheté 1,97 million de tonnes de denrées alimentaires pour une valeur de 1,4 milliard de dollars et transporté plus de 2,6 millions de tonnes de marchandises humanitaires par voie maritime, aérienne et routière. Les céréales représentaient près de 70 % de ce volume, ce qui souligne le lien étroit qui unit le PAM aux marchés céréaliers mondiaux.
Compte tenu de cette ampleur, l'engagement du PAM auprès de la communauté agroalimentaire internationale va bien au-delà de simples transactions. Genève, qui abrite à la fois les principales organisations humanitaires et bon nombre des plus grandes sociétés mondiales de négoce de céréales et de matières premières, offre une plateforme unique pour renforcer la collaboration tout au long de la chaîne d'approvisionnement alimentaire, des producteurs et négociants aux logisticiens humanitaires et décideurs politiques.
Dans un contexte de raréfaction des ressources et d'augmentation des coûts opérationnels, une telle collaboration n'est pas facultative, elle est essentielle. La forte présence du PAM sur les marchés alimentaires internationaux en fait un acteur stratégique au sein de l'écosystème agroalimentaire mondial. Grâce à un processus d'approvisionnement compétitif et transparent, le PAM respecte les normes les plus strictes en matière de responsabilité. Son cadre de partenariat et son système d'approvisionnement maintiennent des barrières strictes afin de garantir la transparence, permettant ainsi aux entreprises d'être à la fois des fournisseurs de confiance et des partenaires précieux.
En favorisant l'efficacité, en opérant de manière fiable dans des environnements complexes et en aidant les autres, les partenaires peuvent contribuer à mettre en place des systèmes alimentaires plus résilients qui ont un impact humanitaire et créent de la valeur partagée. Cette approche complète la philosophie générale du PAM en matière de partenariat, fondée sur la confiance et la croissance partagée.
La collaboration peut déboucher sur des opportunités mutuellement avantageuses qui vont au-delà des transactions commerciales, en mettant plutôt l'accent sur l'innovation, la durabilité et l'excellence opérationnelle. L'expertise du secteur privé dans des domaines tels que l'optimisation logistique, la traçabilité et la gestion des risques peut compléter de manière significative l'expérience acquise par le PAM sur le terrain dans des contextes fragiles et à haut risque. Des efforts conjoints pourraient également favoriser les achats locaux, soutenir les petits exploitants agricoles et promouvoir des indicateurs de durabilité communs.
Dans toutes ses activités, le PAM maintient une séparation claire entre ses fonctions d'approvisionnement et de partenariat afin de préserver la transparence et d'éviter les conflits d'intérêts, garantissant ainsi que chaque collaboration renforce l'intégrité, l'efficacité et l'impact.
L'échange d'informations comme opportunité pour établir des partenariats solides
Les négociants en matières premières possèdent une vision stratégique de la gestion efficace et réactive de la chaîne d'approvisionnement. Leurs modèles commerciaux s'appuient sur l'analyse en temps réel des tendances de production, des niveaux de stocks, des prix et des facteurs de risque tels que les politiques d'exportation et les perturbations géopolitiques. Parallèlement, les acteurs humanitaires tels que le Programme alimentaire mondial (PAM) opèrent dans des environnements très complexes et fragiles, avec un accès à des données granulaires sur le terrain concernant les zones d'insécurité alimentaire aiguë et une expertise en matière de logistique de livraison du dernier kilomètre, de la planification et l'approvisionnement au transport, au stockage et à la distribution.
Il est non seulement possible, mais également essentiel, de concilier l'excellence humanitaire et commerciale dans la chaîne d'approvisionnement. L'échange d'informations fondé sur des principes devient un outil puissant pour la collaboration et le partage d'informations. Cet échange mutuel favorise à la fois l'excellence opérationnelle et l'impact social, améliorant la sécurité alimentaire tout en s'alignant sur les objectifs de responsabilité sociale des entreprises.
Le partenariat entre le PAM et Mars, Incorporated visant à renforcer les systèmes de sécurité alimentaire constitue un exemple convaincant de partage d'expertise technique. Mars apporte sa connaissance approfondie du secteur en matière de gestion des incidents, d'évaluation des risques liés aux fournisseurs et de recherche sur la sécurité alimentaire. Cette collaboration comprend un travail conjoint sur les protocoles de sécurité alimentaire tels que HACCP/VACCP, l'analyse prospective des risques émergents et la formation du personnel du PAM. Ce partenariat est en outre soutenu par une contribution financière de Mars, qui permet au PAM de renforcer ses capacités internes tout en s'alignant sur les meilleures pratiques mondiales. Ce modèle illustre comment l'expertise du secteur privé peut être mise à profit pour améliorer la résilience et la sécurité de la chaîne d'approvisionnement humanitaire, sans compromettre la neutralité des achats.
Vers des objectifs communs en matière de développement durable
Au-delà des données, les partenariats peuvent favoriser la réalisation d'objectifs communs en matière de développement durable. Les négociants mondiaux en céréales s'efforcent déjà de rendre les chaînes d'approvisionnement alimentaire plus durables et plus résilientes. L'engagement en faveur du développement durable de la Grain and Feed Trade Association (Gafta) incite ses entreprises membres à faire progresser les ODD : «Les membres de la Gafta s'efforcent de nourrir le monde, de protéger la planète et d'enrichir les communautés, et reconnaissent le rôle clé que jouent les entreprises dans la promotion des objectifs mondiaux».
Des acteurs tels que le PAM s'efforcent en permanence d'optimiser l'empreinte carbone de leur chaîne d'approvisionnement tout en promouvant des systèmes alimentaires durables. Des liens plus étroits avec le secteur privé peuvent renforcer ces efforts, en tirant parti des innovations et des meilleures pratiques des leaders du secteur afin de renforcer les opérations humanitaires du PAM à l'échelle mondiale.
Le potentiel inexploité de Genève
En mai 2025, GrainCom, une importante conférence sur l'industrie céréalière qui s'est tenue à Genève, a consacré pour la première fois une session à la sécurité alimentaire, avec la participation du PAM. Il est essentiel d'impliquer les négociants en matières premières, les entreprises agroalimentaires, les transporteurs et les financiers en tant que partenaires pour mettre en place des systèmes alimentaires plus résilients. La confiance et la compréhension sont essentielles entre des secteurs qui ont toujours fonctionné de manière assez distincte. Le partenariat entre le Programme alimentaire mondial (PAM) et CMA CGM, une compagnie maritime mondiale de premier plan, est un excellent exemple de collaboration efficace entre le secteur humanitaire et le secteur privé. Depuis 2023, la Fondation CMA CGM joue un rôle central dans le soutien des opérations logistiques du PAM en faisant don de 1 000 conteneurs d'expédition gratuits chaque année. Ces conteneurs sont utilisés pour transporter des denrées alimentaires essentielles aux populations vulnérables du monde entier, ce qui renforce considérablement la capacité du PAM à répondre rapidement et efficacement aux crises alimentaires.
Consciente des besoins croissants et de l'impact de sa contribution, CMA CGM s'est engagée à renforcer son soutien en 2025. Dans le cadre du programme « Containers of Hope », la Fondation doublera le nombre annuel de conteneurs d'expédition gratuits fournis, passant de 1 000 à 2 000. Cette augmentation substantielle de la capacité permettra au PAM de fournir une aide alimentaire encore plus cruciale, renforçant ainsi la valeur des partenariats intersectoriels fondés sur des principes pour la mise en place d'une chaîne d'approvisionnement alimentaire mondiale plus résiliente et plus réactive.
Vers un avenir alimentaire sûr grâce aux partenariats
Grâce à leur collaboration dans des pôles internationaux tels que Genève, ces acteurs ont le potentiel de renforcer la chaîne d'approvisionnement, de la ferme au port jusqu'à la consommation, en continuant à œuvrer pour la mise en œuvre du droit à l'alimentation, même en période d'incertitude et de complexité croissante, tout en encourageant la réinvention et les nouvelles approches.
En renforçant l'engagement, il est possible de combiner le travail des véritables acteurs stratégiques dans un souci d'efficacité, d'efficience, d'innovation et d'intérêt public. Grâce à la collaboration dans des centres internationaux tels que Genève, ces acteurs ont le potentiel de renforcer la chaîne d'approvisionnement, de la ferme au port et jusqu'à l'assiette, en continuant à œuvrer pour la mise en œuvre du droit à l'alimentation, même en période d'incertitude et de complexité croissante, tout en encourageant la réinvention et les nouvelles approches.
À propos de l’auteur
Shannon Howard est directrice du bureau de Genève du Programme alimentaire mondial des Nations Unies.
Les opinions exprimées dans cette publication sont celles des auteur·e·s. Elles ne prétendent pas refléter les opinions ou les points de vue du Geneva Policy Outlook ou de ses organisations partenaires. Ces articles sont une traduction d’une version originale en anglais. Pour toute utilisation officielle de l’article, veuillez vous référer à la version anglaise.
