GPO 2026

L'approche suisse en matière de souveraineté de l'IA

Dans le contexte d'une course mondiale à l'amélioration des modèles d'IA, la Suisse propose une voie coopérative. Daniel Dobos et Prathit Singh montrent comment l'ouverture et la confiance peuvent définir un nouveau modèle de gouvernance de l'IA.

Geneva Policy Outlook
26 janvier 2026
7 minutes de lecture
Photo par Maxim Berg sur Unsplash

Par Daniel Dobos et Prathit Singh 

Dans un paysage numérique en rapide évolution, la course à l'intelligence artificielle est devenue un élément déterminant de la politique mondiale. Autrefois mesurée en termes de contrôle territorial et de puissance militaire, la concurrence entre les nations se joue désormais au niveau des algorithmes, de la puissance de calcul et de tous les composants de leurs fragiles chaînes d'approvisionnement mondiales. Alors que les gouvernements s'efforcent d'affirmer leur « souveraineté en matière d'IA », les questions de confiance, de transparence et de contrôle des technologies critiques façonnent de nouveaux alignements géopolitiques. Au milieu de cette « course à l'IA », qui est désormais à bien des égards complémentaire de la course aux armements, la Suisse s'est positionnée différemment. En développant Apertus, un modèle linguistique à grande échelle entièrement open source mis au point par des instituts de recherche suisses, la Suisse a proposé une vision alternative où la transparence, la gouvernance éthique et l'inclusivité constituent les fondements d'un avenir numérique fiable. Pour la Genève internationale, une telle approche offre l'occasion de redéfinir la manière dont le multilatéralisme s'adapte à l'IA. 

La souveraineté de l'IA, nouvelle course à l'armement 

La technologie, plutôt que le territoire, est devenue le nouveau domaine de la concurrence géopolitique, les grandes puissances rivalisant pour remporter la course aux outils qui définiront l'avenir, tels que l'IA, l'informatique quantique et la biotechnologie.

L'intelligence artificielle est devenue le dernier front de la concurrence géopolitique. De Washington à Pékin, les dirigeants mondiaux considèrent de plus en plus l'IA et la technologie comme une ressource stratégique susceptible de déterminer l'influence mondiale dans les décennies à venir. Le discours tenu par les dirigeants du monde entier, de Xi Jinping et Donald Trump à Vladimir Poutine et Narendra Modi, fait souvent écho à celui de la course aux armements nucléaires, affirmant que celui qui dominera l'IA régnera sur l'avenir géopolitique. La technologie, plutôt que le territoire, est devenue le nouveau domaine de la concurrence géopolitique, les grandes puissances se disputant la course aux outils qui définiront l'avenir, tels que l'IA, l'informatique quantique et la biotechnologie. Bon nombre de ces dirigeants considèrent également l'avènement de l'intelligence artificielle générale (AGI) ou même de la « superintelligence » comme une « ligne magique » qui, une fois franchie, conférerait un avantage écrasant et inattaquable. Cette mentalité du « tout ou rien » a incité les gouvernements à investir des milliards dans le développement de modèles d'IA à l'échelle nationale, par crainte de prendre du retard, et sert à justifier le non-respect des droits d'auteur, de la vie privée et d'autres préoccupations juridiques ou éthiques. 

La course à l'IA devrait donc moins porter sur l'atteinte d'une ligne d'arrivée unique que sur l'élaboration des normes qui la régissent. Dans cette course au développement de modèles d'IA plus rapides, la confiance, la transparence et la gouvernance éthique devraient s'imposer comme les véritables critères de leadership.

Cependant, cette approche méconnaît la nature du progrès technologique. Contrairement à la capacité nucléaire, il n'existe pas de « ligne magique » unique qui, une fois franchie, garantirait la domination technologique. Le développement de l'IA est souvent progressif et interdépendant, fondé sur la recherche partagée, les données mondiales et l'innovation collective. Aucun « moment AGI » unique ne pourrait garantir aux pays une domination perpétuelle dans un domaine en évolution aussi rapide que l'IA. Et faire un pas avant les autres ne permet pas d'empêcher les autres de faire des pas identiques ou très similaires. Au contraire, les progrès en matière d'apprentissage automatique se présentent comme des étapes progressives, plus proches de la course à l'espace que de la course à l'armement nucléaire. Être le premier à lancer un satellite ou à envoyer un homme sur la lune a apporté prestige et avantage temporaire, mais cela n'a jamais retardé de manière permanente les autres nations. La course à l'IA devrait donc moins porter sur l'atteinte d'une ligne d'arrivée unique que sur l'élaboration des normes qui la régissent. Dans cette course au développement de modèles d'IA plus rapides, la confiance, la transparence et la gouvernance éthique devraient émerger comme les véritables mesures du leadership. 

La course à l'IA et le contexte suisse 

Dans un paysage dominé par les grandes puissances et les laboratoires d'entreprises, la Suisse a emprunté une voie distincte vers la souveraineté numérique. Plutôt que de rivaliser en matière de rapidité ou d'échelle, elle s'est concentrée sur les valeurs de confiance et de transparence comme fondements de l'indépendance technologique. La décision de développer son propre modèle linguistique à grande échelle est née d'une réflexion nationale sur la manière dont les petits États innovants peuvent garder le contrôle sur les infrastructures numériques critiques tout en contribuant au progrès mondial. 

Cette initiative est le fruit d'une collaboration entre l'ETH Zurich, l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) et le Centre suisse de calcul scientifique (CSCS), soutenue par un partenariat stratégique entre les secteurs public et privé. Elle s'inscrit dans le cadre de discussions visant à unifier les efforts nationaux, reconnaissant que la force de la Suisse réside dans la mise en commun des compétences plutôt que dans la concurrence entre les institutions. Le timing s'est avéré tout aussi stratégique. La Suisse a commencé à investir dans les infrastructures informatiques avant l'explosion mondiale de la demande en IA, acquérant du matériel et de l'expertise à un coût bien inférieur à celui qui a été pratiqué par la suite. Elle n'a toutefois lancé le projet qu'après la maturation du domaine, en intégrant les enseignements tirés des modèles précédents. Cet équilibre entre prévoyance et retenue a permis à la Suisse de développer un modèle à la fois avancé et efficace. L'objectif n'est pas d'être le premier, mais d'être le premier à bien faire les choses. 

Au cœur de cette initiative se trouve une vision renouvelée de ce que signifie « open source ». Dans la conception suisse, l'ouverture va au-delà de l'accès au code. Elle englobe la transparence, la reproductibilité et la responsabilité, et permet à quiconque de comprendre comment un système est construit, sur quelles données il a été formé et comment il peut être amélioré. 

Apertus : un modèle d'IA aux valeurs suisses 

Lancé en septembre 2025, le modèle suisse d'IA Apertus marque une étape importante pour la souveraineté numérique de la Suisse. Développé en collaboration avec l'ETH Zurich, l'EPFL et le Centre suisse de calcul scientifique (CSCS), il représente une alternative aux approches dominantes en matière d'intelligence artificielle en intégrant les valeurs suisses de transparence, de neutralité et d'inclusivité dans sa conception même. 

La caractéristique principale du modèle est sa transparence : toutes les données d'entraînement, les méthodes de filtrage et les choix architecturaux sont documentés publiquement. Contrairement à de nombreux autres modèles « ouverts » qui ne divulguent que leurs paramètres, Apertus rend accessible l'ensemble de son processus de développement, permettant ainsi à d'autres de le comprendre, de le reproduire et de l'améliorer. Cette transparence répond à l'opacité des systèmes décisionnels de l'IA, l'un des principaux défis de l'IA, et offre une base pour une plus grande responsabilité dans leur utilisation. 

Apertus a été formé à partir de 15 000 milliards de jetons provenant de l'ensemble de l'Internet public, dans le strict respect des droits d'auteur et de la protection des données. Les sites web qui avaient refusé la collecte de données ont été exclus, et toute rétractation ultérieure a été prise en compte, reflétant ainsi la conformité du modèle avec les normes réglementaires européennes telles que le RGPD et la future loi européenne sur l'IA. Soulignant l'engagement de la Suisse en faveur de la durabilité dans le domaine de l'innovation numérique, le modèle a été entièrement formé à l'aide d'énergie hydroélectrique renouvelable au supercalculateur CSCS de Lugano, l'une des installations les plus efficaces au monde sur le plan énergétique. 

Sa conception technique reflète également l'ouverture internationale de la Suisse. Apertus est multilingue de par sa conception, intégrant des textes provenant de plus d'un millier de langues, des langues parlées dans le monde entier aux langues minoritaires et régionales rarement parlées telles que le romanche (la quatrième langue nationale de la Suisse, après l'allemand, le français et l'italien). Cette fonctionnalité améliore l'accessibilité pour les acteurs humanitaires et diplomatiques opérant dans des environnements multilingues, en fournissant une plateforme inclusive qui reflète la diversité linguistique de la Genève internationale elle-même. 

La philosophie qui guide ce modèle n'est pas d'être le plus rapide ou le plus puissant, mais le plus fiable et le plus adaptable, reflétant ainsi fidèlement les valeurs suisses durables que sont la neutralité, la précision et la fiabilité. Ce faisant, Apertus transforme l'investissement technologique de la Suisse en un bien public mondial, en en faisant un moteur d'IA conçu pour une souveraineté partagée plutôt que pour la domination. 

Enfin, la licence open source Apache 2.0 d'Apertus garantit qu'il peut être librement utilisé, adapté et affiné par d'autres, y compris les institutions publiques et les petits États qui cherchent à développer leurs capacités en matière d'IA de manière indépendante. Il est disponible en deux tailles et peut être téléchargé à partir de plateformes publiques. La philosophie qui sous-tend ce modèle n'est pas d'être le plus rapide ou le plus puissant, mais le plus fiable et le plus adaptable, reflétant ainsi les valeurs suisses durables de neutralité, de précision et de fiabilité. Ce faisant, Apertus transforme l'investissement technologique de la Suisse en un bien public mondial, en en faisant un moteur d'IA conçu pour la souveraineté partagée plutôt que pour la domination. 

Opportunités pour la Genève internationale 

La Genève internationale offre un environnement idéal pour démontrer la valeur publique des modèles d'intelligence artificielle ouverts et transparents tels qu'Apertus. Dans une ville caractérisée par la diplomatie, l'action humanitaire et la coopération multilatérale, Apertus fournit à la fois un outil technique et un modèle de gouvernance. Son ouverture, sa polyvalence linguistique et sa capacité à être utilisé de manière sécurisée et locale le rendent particulièrement adapté aux organisations qui traitent des informations sensibles et opèrent au-delà des frontières. 

Des expériences récentes illustrent ce potentiel. Lors d'un récent hackathon organisé avec le HCR, le Département fédéral suisse des affaires étrangères et la Fondation ICT4Peace à Genève, les participants ont appliqué Apertus à des données d'enquête sur les réfugiés, réduisant ainsi le temps d'analyse de près de 80 % et libérant du personnel pour des tâches à plus forte valeur ajoutée. Comme le modèle peut être déployé localement, même sur un réseau institutionnel protégé, ces exercices permettent de conserver la pleine souveraineté sur les données tout en traitant des informations confidentielles. Un autre prototype a testé Apertus pour rationaliser l'analyse des politiques et des négociations, en l'utilisant pour comparer des centaines de pages de projets de textes entre les positions nationales dans les négociations mondiales sur le climat de la CCNUCC. Le modèle obtenu a permis d'identifier les points de consensus et de divergence et de rationaliser les discussions sur les points non résolus. 

Apertus offre également une voie vers une plus grande inclusivité linguistique et culturelle. Sa formation sur plus d'un millier de langues permet aux organisations de traiter, traduire et générer du contenu dans des langues sous-représentées, ce qui en fait un outil important pour les agences travaillant avec des communautés dont les voix sont souvent exclues des systèmes numériques. Pour la Genève internationale, cela ouvre également la voie à des formes de participation numérique plus inclusives et représentatives. 

S'il est largement adopté, Apertus pourrait servir de base numérique au système international et jeter les fondements d'une ressource IA partagée et neutre sur laquelle toutes les parties prenantes pourraient s'appuyer pour créer un nouvel écosystème d'outils IA open source adaptés aux besoins multilatéraux, allant de la coordination humanitaire et de la consolidation de la paix à la gouvernance environnementale.

Au-delà de ces applications, la plus grande promesse du modèle réside dans ce qu'il symbolise : une infrastructure numérique partagée fondée sur la neutralité, la transparence et la confiance. S'il était largement adopté, Apertus pourrait servir de colonne vertébrale numérique au système international et jeter les bases d'une ressource IA partagée et neutre sur laquelle toutes les parties prenantes pourraient s'appuyer pour créer un nouvel écosystème d'outils IA open source adaptés aux besoins multilatéraux, allant de la coordination humanitaire et de la consolidation de la paix à la gouvernance environnementale. Ce faisant, il pourrait également contribuer à définir un modèle distinct de gouvernance numérique, dans lequel la technologie est considérée comme un bien public plutôt que comme un actif propriétaire. L'approche de la Suisse démontre que la souveraineté à l'ère numérique ne doit pas nécessairement reposer sur l'échelle ou le secret. En donnant la priorité à l'ouverture et à la responsabilité, la Suisse s'est positionnée pour montrer l'exemple, démontrant comment la coopération, plutôt que la concurrence, peut façonner les fondements éthiques de l'IA mondiale. 

À propos des auteurs 

Daniel Dobos est directeur de recherche chez Swisscom, coprésident de l'initiative « AI For Good Impact » de l'UIT et président de la Commission suisse de normalisation de l'IA. 

Prathit Singh est coordinateur de projet pour Geneva Policy Outlook. 

Disclaimer
Les opinions exprimées dans cette publication sont celles des auteur·e·s. Elles ne prétendent pas refléter les opinions ou les points de vue du Geneva Policy Outlook ou de ses organisations partenaires. Ces articles sont une traduction d’une version originale en anglais. Pour toute utilisation officielle de l’article, veuillez vous référer à la version anglaise.