GPO 2026

Faire face aux armes de destruction massive de petit calibre

Invisibles et meurtrières, les armes légères continuent d'alimenter l'insécurité mondiale. Mark Downes appelle à trouver de nouvelles solutions multilatérales fondées sur l'expertise de Genève afin de lutter contre ces nouvelles armes de destruction massive.

Geneva Policy Outlook
26 janvier 2026
7 minutes de lecture
Photo by Kasper Gant on Unsplash

Par Mark Downes 

Le désarmement à la croisée des chemins 

À une époque marquée par le réarmement mondial, la stagnation multilatérale et l'érosion des normes internationales, les progrès en matière de désarmement semblent de plus en plus difficiles à réaliser. Pourtant, malgré ces défis, le contrôle des armes légères se distingue comme l'un des rares domaines où des avancées sont réalisées. Les développements récents, notamment l'adoption du Cadre mondial sur les munitions et la création duGroupe d'experts techniques à composition non limitée sur les nouvelles technologies (OETEG) dans le cadre du Programme d'action des Nations unies sur les armes légères, reflètent les progrès importants réalisés par la communauté chargée du contrôle des armes conventionnelles.

Les institutions basées à Genève, telles que le Small Arms Survey, l'Institut des Nations Unies pour la recherche sur le désarmement (UNIDIR) et le Bureau des affaires de désarmement des Nations Unies (UNODA), ainsi que diverses missions diplomatiques, ont joué un rôle central dans tous ces efforts, et leur leadership et leur engagement continus seront essentiels pour soutenir la mise en œuvre efficace des initiatives internationales en matière de contrôle des armements. 

L'impact de l'inaction 

L'inaction en matière d'armes légères et de petit calibre (ALPC) a des conséquences immédiates et mortelles. La prolifération illicite des SALW alimente des niveaux de violence sans précédent, sape les efforts de consolidation de la paix et affaiblit les institutions. Selon la base de données Global Violent Deaths (Décès violents dans le monde) du Small Arms Survey, plus de 500 000 personnes sont mortes de mort violente en 2021, dont plus de 260 000 ont été tuées par des armes à feu — un chiffre qui devrait s'être aggravé au cours des années suivantes en raison de la poursuite des violences en Palestine, en Ukraine et au Soudan. 

Les morts violentes ne sont toutefois que la partie émergée de l'iceberg. Les blessures, la destruction des infrastructures, les déplacements de population et l'augmentation des coûts liés à la sécurité contribuent tous au fardeau sociétal plus large que représente la violence armée. Par exemple, des recherches récentes menées dans les Caraïbes montrent que le coût moyen du traitement d'une seule blessure par balle peut atteindre jusqu'à onze fois les dépenses annuelles de santé publique par habitant dans la région.

Ces données soulignent le lien profond qui existe entre la violence armée et le développement. Dans de nombreuses régions, la prolifération illicite des armes légères et de petit calibre n'est pas seulement un problème de sécurité, c'est aussi un défi en matière de santé publique, de gouvernance et de développement.

Que ce soit dans les Caraïbes, dans les rues d'Europe ou en Amérique centrale et du Sud, la prolifération des armes illicites a des effets dévastateurs et durables. Elle érode la confiance du public dans les institutions étatiques et sape la capacité des gouvernements à investir dans d'autres priorités telles que la santé, l'éducation et les infrastructures. 

Lorsque l'on tient compte des coûts économiques de la violence armée, son impact global sur le développement national et communautaire devient encore plus évident. Que ce soit dans les Caraïbes, dans les rues d'Europe ou en Amérique centrale et du Sud, la prolifération des armes illicites a des effets dévastateurs et durables. Elle érode la confiance du public dans les institutions étatiques et sape la capacité des gouvernements à investir dans d'autres priorités telles que la santé, l'éducation et les infrastructures. 

La reprise de la compétition militaire entre les grandes puissances et les conflits en cours alimentent une course mondiale à l'armement, les États cherchant à moderniser et à développer leurs forces armées. Cette tendance a notamment pour conséquence la croissance rapide du marché mondial des armes légères. L'augmentation de la demande, tant licite qu'illicite, accélère la prolifération des armes légères et de petit calibre, y compris entre les mains d'acteurs non étatiques dans plusieurs régions. 

Les résultats de l'enquête menée en 2024 mettent clairement en évidence ce risque. Par exemple, sur les marchés locaux de la région frontalière entre l'Afghanistan et le Pakistan, les armes de type OTAN sont de plus en plus faciles à se procurer. De même, la prolifération illicite des systèmes portatifs de défense aérienne (MANPADS) au Moyen-Orient et en Afrique du Nord souligne la menace persistanteque représentent les stocks non sécurisés et les contrôles insuffisants pour l'aviation militaire et commerciale. 

La bonne nouvelle, c'est que des solutions existent. L'expérience montre que le renforcement de la sécurité physique et de la gestion des stocks (PSSM) est l'un des moyens les plus efficaces pour empêcher le détournement d'armes provenant des stocks nationaux. L'amélioration de la réglementation sur les armes, le renforcement des contrôles aux frontières et des contrôles douaniers, ainsi que le renforcement des capacités policières et d'enquête peuvent également perturber considérablement le trafic illicite d'armes. 

La bonne nouvelle, c'est que des solutions existent. L'expérience montre que le renforcement de la sécurité physique et de la gestion des stocks (PSSM) est l'un des moyens les plus efficaces pour empêcher le détournement d'armes provenant des stocks nationaux.

Il est important de noter qu'il est tout aussi essentiel de s'attaquer à la demande en matière de prolifération. L'engagement communautaire, notamment la promotion de pratiques de stockage sécurisées, le soutien aux initiatives de prévention de la violence et l'élaboration de stratégies locales visant à réduire la violence armée, peut avoir un impact transformateur. 

Priorités politiques en 2026 

Les risques décrits ci-dessus soulignent que les réponses ponctuelles ne suffisent plus. Pour empêcher la propagation et l'utilisation abusive des armes légères et de petit calibre, il faut adopter des mesures prospectives qui combinent une analyse fondée sur des données, des pratiques de sécurité rigoureuses et une coopération internationale intégrée. En s'appuyant sur les enseignements tirés, plusieurs priorités devraient guider la politique en 2026. 

Tout d'abord, il est essentiel de renforcer la collecte et l'analyse des données. Sans données détaillées et fiables, les efforts de contrôle des armes légères ont tendance à être réactifs et trop généraux. Pour élaborer des politiques efficaces, il faut disposer de données granulaires et désagrégées sur les flux illicites et les réseaux de trafic. L'amélioration des données permet des interventions proactives, l'identification des points chauds (tels que les passages frontaliers et les itinéraires de transit), une perturbation mieux ciblée de la chaîne d'approvisionnement, ainsi que le suivi et l'évaluation des effets — ou de l'absence d'effets — des politiques et des interventions. 

Il est tout aussi important de donner la priorité à la sécurité physique et à la gestion des stocks (PSSM). De nombreuses armes illicites proviennent d'arsenaux gouvernementaux mal sécurisés. Les récents cambriolages de magasins d'armes en Suisse ont mis en évidence la nécessité cruciale de mesures de sécurité physique robustes et de contrôles stricts des stocks. Ces mesures de protection empêchent non seulement les armes de se retrouver sur les marchés noirs, dans les réseaux criminels ou entre les mains de groupes insurgés, mais elles contribuent également à réduire les vols internes et la corruption au sein du secteur de la sécurité. La protection des munitions est particulièrement importante, car cette catégorie d'armes constitue depuis longtemps un point faible du régime international de contrôle, malgré l'impact néfaste que les flux illicites de munitions peuvent avoir sur la violence armée. 

En outre, il est nécessaire de renforcer les liens entre le contrôle des armements, la gouvernance en matière de sécurité et la lutte contre les mines. La sécurité est un pilier fondamental de tout effort de reconstruction, que ce soit en Syrie, au Soudan ou en Ukraine. Le déminage pour rétablir l'accès aux terres agricoles et résidentielles, la mise en place d'un secteur de la sécurité efficace et responsable, et la prévention de la prolifération des armes légères et de petit calibre sont autant d'éléments essentiels pour éviter une reprise du conflit. Genève occupe une position unique pour jouer un rôle de premier plan dans ce domaine. Elle rassemble des institutions clés, notamment le Small Arms Survey, le Centre pour le développement de la sécurité (DCAF) et le Centre international de déminage humanitaire de Genève (CIDHG), dont l'expertise combinée peut soutenir des solutions intégrées et pratiques à la croisée du désarmement, de la sécurité et du développement. 

Pour relever ces défis, il faudra également que les États et les institutions soient capables de collaborer plus efficacement. Il est donc clairement nécessaire de promouvoir des approches intégrées en matière d'application de la loi et de renforcement des capacités. 

Dans le même temps, les réponses efficaces doivent suivre le rythme de l'évolution rapide des menaces. Il est donc essentiel de combler les lacunes des cadres internationaux relatifs aux PMF et aux armes, munitions et explosifs improvisés. L'utilisation d'armes, de munitions et d'explosifs improvisés, ainsi que d'armes à feu dites « artisanales » (PMF), connaît une forte augmentation et s'étend au-delà des zones de conflit traditionnelles. Cette tendance pose des défis croissants aux forces de l'ordre et aux forces armées du monde entier. Cependant, les cadres existants en matière de contrôle des armes n'ont pas suivi le rythme de l'évolution rapide de la conception, de la production et de la distribution des armes. L'absence de mécanismes réglementaires et de normes mondiales pour faire face à ces menaces a créé de graves lacunes en matière de gouvernance, qu'il est urgent de combler afin d'empêcher toute nouvelle prolifération et utilisation abusive. 

Pour relever ces défis, il faudra également que les États et les institutions soient capables de collaborer plus efficacement. Il est donc clairement nécessaire de promouvoir des approches intégrées en matière d'application de la loi et de renforcement des capacités. Un contrôle efficace des armes nécessite une coordination entre les différents secteurs et agences. Le travail entrepris par le Small Arms Survey, en collaboration avec INTERPOL et l'Organisation mondiale des douanes, pour le compte de l'UE et de la Ligue des États arabes, afin de former conjointement les responsables de la défense, de la police et des douanes, en est un excellent exemple. Ces programmes de formation intégrés renforcent la coopération en matière de gestion des armes et des munitions, d'enquêtes criminelles et de contrôle des frontières, contribuant ainsi à briser les cloisonnements et à améliorer l'efficacité opérationnelle tout au long de la chaîne de contrôle des armes. 

Enfin, les politiques doivent être en mesure de réagir rapidement lorsque des crises éclatent. À cette fin, les décideurs politiques doivent mettre en place des mécanismes d'intervention rapide pour les stocks à risque. La chute du régime d'Assad en Syrie a entraîné le pillage de dizaines de milliers d'armes légères et de petit calibre provenant de stocks gouvernementaux non sécurisés. Ces armes continuent d'alimenter la violence, tandis que des explosions imprévues dans des dépôts de munitions non sécurisés risquent de faire des victimes civiles. Cela reflète l'expérience de la Libye, où la communauté internationale n'a pas réagi rapidement après la chute du régime de Kadhafi en 2011. Des milliers de MANPADS ont été perdus, et le trafic transfrontalier d'armes a contribué aux conflits au Sahel, au Soudan et en Syrie. Pour éviter que l'histoire ne se répète, il est urgent de mettre en place un mécanisme dédié et déployable capable d'assurer la sécurité des armes et des munitions en temps réel, en sécurisant les stocks vulnérables avant qu'ils ne soient pillés, trafiqués ou utilisés pour alimenter davantage la violence et le terrorisme. 

Dans le contexte actuel où la sécurité évolue sans cesse, il n'a jamais été aussi important de disposer d'analyses impartiales et fondées sur des preuves concernant les flux d'armes, les marchés illicites et les menaces émergentes. Les outils politiques et l'expertise nécessaires à leur mise en œuvre existent, et les acteurs basés à Genève peuvent jouer un rôle important dans la promotion de ce programme, mais il est temps d'agir de manière décisive.

Conclusion : un appel à une action intégrée 

Alors que les dépenses mondiales en matière de défense augmentent, souvent au détriment du développement, la prolifération des armes légères continue de s'accélérer, avec des conséquences dangereuses pour la paix et la sécurité internationales. Pour relever ce défi, il ne suffit pas de prendre des mesures axées sur l'offre, telles que le contrôle des transferts et la gestion des stocks. Il faut adopter une approche holistique, axée sur la prévention, qui s'attaque à la fois aux facteurs de la violence armée et à la demande d'armes. 

Dans le contexte actuel où la sécurité évolue sans cesse, il n'a jamais été aussi important de disposer d'analyses impartiales et fondées sur des preuves concernant les flux d'armes, les marchés illicites et les menaces émergentes. Les outils politiques et l'expertise nécessaires à leur mise en œuvre existent, et les acteurs basés à Genève peuvent jouer un rôle important dans la promotion de ce programme, mais il est temps d'agir de manière décisive.

À propos de l’auteur 

Mark Downes est directeur de Small Arms Survey. 

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Les opinions exprimées dans cette publication sont celles des auteur·e·s. Elles ne prétendent pas refléter les opinions ou les points de vue du Geneva Policy Outlook ou de ses organisations partenaires. Ces articles sont une traduction d’une version originale en anglais. Pour toute utilisation officielle de l’article, veuillez vous référer à la version anglaise.