Par Lucile Maertens, Zoé Cheli, Adrien Estève et Lorenzo Guadagno
À une époque marquée par l'escalade des crises, la tendance mondiale au recul de la démocratie, la réaction hostile au multilatéralisme et le retrait des financements multilatéraux, la Genève internationale continue de faire face à des défis qui se chevauchent. Avec une concurrence accrue entre les domaines politiques pour attirer l'attention et des financements limités dans un système multilatéral fragmenté, les questions à long terme telles que la lutte contre le changement climatique et la défense des droits humains risquent d'être reléguées au second plan. Cette tendance résulte de la propension des organisations multilatérales à adopter une approche « prioritaire » en cas de crise, en mobilisant des ressources pour aider les personnes les plus touchées et en réorientant leurs priorités vers la gestion des urgences.1
Un tel environnement concurrentiel soulève une question introspective, mais essentielle : comment les organisations basées à Genève réagissent-elles aux crises concomitantes, aux réactions politiques négatives et aux menaces qui pèsent sur leur survie ? En d'autres termes, comment les organisations internationales basées à Genève maintiennent-elles la pertinence de leurs mandats ? Une réponse à cette question émerge du concept que nous appelons « agenda keeping » : le processus qui consiste à maintenir une question comme priorité d'action parmi d'autres problèmes concurrents. En déployant différentes stratégies de maintien à l'ordre du jour, les acteurs de la Genève internationale tentent d'assurer la visibilité des questions éclipsées tout en préservant leur pertinence.
Stratégies de gestion de l'agenda à Genève internationale : une analyse sectorielle
Les acteurs basés à Genève réagissent à la crise actuelle et aux multiples menaces auxquelles chaque secteur politique est confronté en employant quatre stratégies différentes pour maintenir leur programme à l'ordre du jour. Tout d'abord, les organisations utilisent des techniques de « recadrage » pour redéfinir les questions sur lesquelles elles travaillent en les reliant à des domaines politiques concurrents. Parallèlement, elles s'engagent dans une démarche de « sécurisation de l'espace » en préservant des arènes pour le plaidoyer, la délibération et la prise de décision. Ces deux premières stratégies peuvent faciliter une meilleure coopération, car elles offrent aux organisations davantage d'opportunités de collaborer de manière complémentaire. À l'inverse, les deux autres stratégies adoptées par les organisations internationales peuvent involontairement intensifier la concurrence pour les ressources, tant matérielles que symboliques : réorienter leur « positionnement » afin de présenter un enjeu comme un problème distinct nécessitant une attention particulière malgré d'autres crises, et « ordonner le temps » en remettant en question le rythme imposé par les crises d'urgence afin de préserver les objectifs à long terme. Pour illustrer la manière dont les organisations basées à Genève utilisent ces stratégies de maintien de l'ordre du jour, il convient d'examiner quatre exemples.

Les acteurs de la communauté sanitaire mondiale de Genève internationale, confrontés à des défis tels que la perte de visibilité diplomatique, l'activisme anti-science et la dilution institutionnelle résultant de contraintes financières importantes, recourent activement à des stratégies de maintien de leur agenda afin de garantir leur pertinence. Ces acteurs redéfinissent leurs priorités en présentant les questions de santé comme des urgences, en les reliant, par exemple, à la sécurité internationale. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a notamment décrit la crise budgétaire comme une menace pour la sécurité sanitaire mondiale, arguant que le financement est «non seulement un impératif moral, mais aussi une nécessité stratégique». Les acteurs mondiaux de la santé s'engagent également dans la « sécurisation de l'espace » en continuant à accueillir des négociations multilatérales, comme l'illustre l'adoption de l'accord sur les pandémies lors de l'Assemblée mondiale de la santé à Genève en mai 2025. Ce faisant, ils préservent une plateforme diplomatique pour la coopération mondiale en matière de santé malgré le retrait des États-Unis de l'OMS. Dans le même temps, les acteurs mondiaux de la santé se positionnent stratégiquement comme indispensables, avec des mandats distincts. Lorsque l'initiative UN80 a proposé de fusionner l'ONUSIDA avec l'OMS, le premier a rejeté cette fusion, définissant son mandat comme consistant à « combler les lacunes politiques et prendre le relais là où l'OMS ne peut pas intervenir ». L'ONUSIDA a également recadré le sida comme une urgence renouvelée, non plus une pandémie maîtrisée, mais une« bombe à retardement », mettant en garde contre les millions de nouvelles infections et de décès prévus si les services venaient à s'effondrer à la suite du retrait du financement de la lutte contre le sida, un exemple de stratégie « ordonnée dans le temps ».
Les acteurs de la communauté sanitaire mondiale de la Genève internationale, confrontés à des défis tels que la perte de visibilité diplomatique, l'activisme anti-science et la dilution institutionnelle résultant de contraintes financières importantes, recourent activement à des stratégies de maintien de leur agenda afin de garantir leur pertinence.
Les acteurs qui travaillent sur les questions liées à la migration à Genève internationale adoptent une position similaire. Face à la montée des mouvements populistes et anti-immigration, à une crise financière sans précédent et à des niveaux élevés de déplacements et de besoins humanitaires, des acteurs tels que l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) et l'Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) redéfinissent les crises humanitaires comme des conséquences de la crise financière. L'OIM a souligné l'urgence de traiter la migration comme une question stratégique pour tous les pays, un enjeu humanitaire, mais aussi un problème de développement et de sécurité. Elle se positionne comme un acteur doté d'une capacité inégalée à travailler de manière flexible et efficace dans les domaines de l'humanitaire, du développement et de la paix, en soutenant des programmes qui répondent aux besoins des différents gouvernements. De même, le HCR a souligné la nécessité de maintenir la protection des réfugiés en tant qu'obligation juridique et humanitaire et en tant que domaine de préoccupation spécifique pour les pays du monde entier, nécessitant des engagements politiques et financiers continus face à des niveaux considérables de déplacements. Ce faisant, le HCR « ordonne dans le temps » les engagements stratégiques passés afin de justifier un financement à long terme. Ces stratégies de positionnement revêtent une importance particulière, car une fusion potentielle des deux agences est également en discussion dans le cadre de l'initiative UN80.
Alors que des violations majeures menacent le droit international humanitaire et aggravent les souffrances humaines dans le monde entier, les organisations basées à Genève continuent de promouvoir la médiation pacifique et le désarmement en adoptant des stratégies visant à maintenir ces questions à l'ordre du jour.
Alors que des violations majeures menacent le droit international humanitaire et aggravent les souffrances humaines dans le monde entier, les organisations basées à Genève continuent de promouvoir la médiation pacifique et le désarmement en adoptant des stratégies visant à maintenir ces questions à l'ordre du jour. Ces acteurs présentent la médiation et le désarmement comme la solution pour un avenir durable et les replacent dans le contexte d'autres questions brûlantes telles que l'intelligence artificielle ou la sécurité spatiale. La mention systématique du droit international humanitaire, telle que garantie par la délégation suisse au Conseil de sécurité des Nations unies, s'inscrit dans le cadre des efforts visant à placer l'aide humanitaire au-dessus de la politique. Des événements marquants tels que le 75e anniversaire de la Convention de Genève ou le 80e anniversaire du bombardement d'Hiroshima servent de plateformes pour créer une dynamique et maintenir l'attention politique. La Genève internationale cherche également à rester un espace crédible et pertinent pour la médiation en proposant d'accueillir des négociations cruciales, telles que celles concernant le programme nucléaire iranien.
Le programme environnemental multilatéral est également soumis à des pressions, notamment dans le contexte du retrait officiel imminent des États-Unis de l'Accord de Paris, qui prendra effet le 27 janvier 2026. Le Bureau des Nations Unies pour la réduction des risques de catastrophe (UNDRR) illustre la manière dont les entités des Nations Unies s'efforcent de maintenir les questions environnementales à l'ordre du jour, malgré la perte de financement, le retrait de certains États et l'absence de consensus pour des accords ambitieux. Lors de sa Plateforme mondiale pour la réduction des risques de catastrophe 2025, organisée à Genève, l'UNDRR a rappelé le lien entre le changement climatique et les phénomènes météorologiques extrêmes tels que les sécheresses et les incendies de forêt, en promouvant des solutions communes par le biais de« stratégies globales de gestion des risques »et en redéfinissant le programme de RRC afin de préconiser des solutions conjointes. Il a également mis l'accent sur ses partenariats avec des institutions régionales telles que l'Union européenne en matière de résilience, se positionnant comme une agence particulièrement capable d'adapter ses procédures à la crise. En collaboration avec le Conseil international des sciences, elle a obtenu une place pour son expertise en matière de risques multiples, invoquant les vagues de chaleur de 2025 pour plaider en faveur d'une meilleure gouvernance des risques afin de faire face aux aléas climatiques, qualifiant les vagues de chaleur de «plus qu'un inconvénient saisonnier».
La figure 2 résume les différentes stratégies de maintien à l'ordre du jour dans les domaines de la santé mondiale, des migrations, du droit international humanitaire, du désarmement et de la réduction des risques de catastrophe.

Conclusion
Alors que les acteurs de la Genève internationale font face à des crises qui se chevauchent, la gestion de l'agenda apparaît comme un outil stratégique pour affirmer leur pertinence et veiller à ce que l'accent mis sur les priorités à long terme ne soit pas perdu. À mesure que la polarisation s'accentue et que les difficultés de financement s'aggravent, les acteurs basés à Genève sont susceptibles de continuer à s'engager dans la gestion de l'agenda en 2026 afin de préserver au moins une visibilité minimale sur les questions qu'ils défendent, créant parfois de nouvelles opportunités de coopération et, à d'autres moments, renforçant la concurrence interorganisationnelle existante. Ils pourraient osciller entre la politisation, en adoptant des positions audacieuses lorsque le soutien semble déjà perdu, et la dépolitisation, lorsque des revendications apolitiques servent une logique d'action pragmatique. Ils pourraient également saisir les moments politiques clés et les espaces décisionnels critiques, tout en adoptant une attitude attentiste lorsque cela est possible.
La Genève internationale pourrait se positionner comme la capitale mondiale de la gestion des agendas ; toutefois, veiller à ce que les grands défis auxquels sont confrontés les populations et la planète restent une priorité devrait aller de pair avec la créativité et l'inclusion dans les transformations nécessaires de la gouvernance mondiale.
Dans l'ensemble, la gestion de l'agenda n'est pas seulement une question de mandat et de préservation de la pertinence, mais aussi un processus par lequel les priorités à long terme sont sélectionnées de manière proactive et délibérément redéfinies. La Genève internationale pourrait se positionner comme la capitale mondiale de la gestion de l'agenda ; toutefois, veiller à ce que les grands défis auxquels sont confrontés les populations et la planète restent une priorité doit aller de pair avec la créativité et l'inclusion dans les transformations nécessaires de la gouvernance mondiale.
À propos des auteurs
Lucile Maertens est codirectrice du Centre pour la gouvernance mondiale et professeure associée en relations internationales et sciences politiques à Geneva Graduate Institute.
Zoé Cheli est chargée de projet au Centre de compétence en développement durable (CCD) de l'Université de Lausanne.
Adrien Estève est maître de conférences en sciences politiques et relations internationales à l'université Clermont Auvergne (Centre Michel de L'Hospital, UR 4232).
Lorenzo Guadagno est coordinateur de projet (PAMAD) au Secrétariat de la Plateforme sur les déplacements liés aux catastrophes.
Les opinions exprimées dans cette publication sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions ou les points de vue du Geneva Policy Outlook ou de ses organisations partenaires.
